Éditorial National Politique

(L’Édito du samedi) : quand l’État se masque de ses responsabilités

La France peine à équiper sa population en masques. Véritable trésor pour faire face à cette pandémie, les masques n’ont jamais été autant demandés par la population. Seul problème, il y a largement plus de demande que d’offre. Comprenez, il y a beaucoup plus de personnes qui demandent des masques que ce que l’État est en capacité de fournir. À qui la faute ? Retour sur 10 ans de gestion de stocks de masques catastrophique.

2010 – 2012 : H1N1 et la peur de l’hécatombe

Xavier Bertrand, ministre de la Santé de novembre 2010 à mai 2012.

En 2010, la ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, décide de commander en masse des vaccins et des masques afin de pouvoir lutter contre la grippe H1N1. Cette grosse dépense s’élève à 32 millions d’euros. Mais la France n’a finalement pas connu une forte épidémie de grippe durant l’année 2010. Ces grands stocks de masques et de vaccins semblent alors inutiles. Certains reprochent même à la ministre de jouer le jeu des laboratoires en achetant des vaccins.

C’est alors que les stocks de masques commencent à fondre. En novembre 2010, Xavier Bertrand devient ministre de la Santé. Une note de la Direction générale de la Santé datant de juillet 2011, propose alors « le lissage du renouvellement des stocks », soit accepter la péremption de 25% du montant total des stocks.

Le nombre de masques commence donc à baisser, mais Xavier Bertrand l’affirme : « quand j’ai quitté mes fonctions, il y avait 1,4 milliard de masques en France ». Selon Europe 1, 600 millions de masques FFP2 et 800 millions de masques chirurgicaux étaient disponibles en France.

2013 – 2017 : Des masques qui prennent la poussière

Marisol Touraine, ministre de la Santé sous François Hollande

À l’arrivée de François Hollande en 2012, la politique des masques évolue. Le 16 mai 2013, le secrétariat général de La Défense et de la Sécurité nationale décide que l’État ne va plus s’occuper de la gestion des masques chirurgicaux aux employeurs des professions en contact avec le grand public. Selon le rapport du sénateur Francis Delattre, l’État ne s’occupera seulement que des masques FFP2.

Les années passent, le gouvernement utilise petit à petit le stock des masques sans le renouveler. « Pendant le quinquennat de François Hollande, la France était préparée. (…) Entre 2012 et 2017, les stocks de masques chirurgicaux ont régulièrement augmenté, et nous les avons reconstitués après les attentats : il y avait 730 millions de masques chirurgicaux en 2012, et 754 millions en 2016 et 2017. Et ce, conformément à la doctrine édictée en 2011 par le Haut conseil de santé publique, qui avait mis la priorité sur les masques chirurgicaux » se défend la ministre de la Santé de l’époque, Marisol Touraine.

Une déclaration à l’opposé de ce qu’a déclaré l’actuel ministre de la Santé Olivier Véran à l’Assemblée nationale le 19 mars dernier : « Nous disposons d’un stock d’État d’environ 150 millions de masques chirurgicaux et d’aucun stock de masques FFP2. Il avait été décidé, suite aux crises sanitaires précédentes – je remonte pour cela à 2011 et 2013 – qu’il n’y avait plus lieu de conserver des stocks massifs de masques dans le territoire considérant que les usines de production étaient capables d’être actives très rapidement, notamment en Chine. Seulement la crise sanitaire a commencé par toucher la Chine ».

Si la France ne semble avoir aucun stock de masques FFP2, cela fait suite à un autre changement de politique datant de 2013. Cette année-là, l’État décide que les masques FFP2 seront désormais à la charge de l’employeur. L’État ne fournira plus les personnels qui ont besoin de masques excepté le personnel hospitalier. « En 2013, il y a un avis du SGDN qui dit que chaque collectivité, entreprise ou établissement est responsable de ses stocks, car l’État ne peut pas tout stocker. C’est ce qu’a fait la mairie de Paris, ou le ministère de la Santé pour les urgences. Ce n’est pas un changement de doctrine, c’est une décentralisation », se défend Marisol Touraine.

Selon l’ancien sénateur Francis Delattre, auteur d’un rapport en 2015 intitulé : « l’Établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (EPRUS) : comment investir dans la sécurité sanitaire de nos concitoyens ? », face à la production en masse de masques de la Chine, la France a baissé la garde. « Nous avons fait une confiance aveugle à la Chine au détriment de nos entreprises françaises. C’était une erreur ! » regrette-il, « on a tout simplement baissé la garde pour des raisons budgétaires. C’est la stratégie du court terme qui a prévalu ».

2017-2020 : la politique de l’autruche :

Olivier Véran prend la place d’Agnès Buzyn en février 2020.

Agnès Buzyn en début d’année, Olivier Véran en mars et Jérôme Salomon lors de ses premiers points presse quotidiens, ont tous rassuré le grand public en insistant sur le fait que la France avait un grand stock de masques qui nous protégerait si une soi-disant pandémie toucherait la France comme la Chine.

Et pourtant, dès 2017, Jérôme Salomon alerte… Emmanuel Macron lui-même. Parmi les révélations des Macron Leaks, on y retrouve l’actuel directeur général de la Santé, qui avait averti le futur président que la France n’était pas prête en cas d’épidémie. Et c’est là que cela prend une tournure d’affaire d’État. Lorsque l’épidémie commence à toucher sérieusement la France, il n’y a aucun masque FFP2. Début mars, Olivier Véran martèle que l’État est en capacité de protéger la population avec les masques mais tente de faire croire que les masques « ne servent à rien ». 2 mois plus tard, le ministre dit l’inverse, obligeant les Français à porter des masques dans les lieux très fréquentés (comme les transports en commun). L’exécutif aurait-il menti sur les stocks de masques ?

Il faut attendre la fin du confinement pour entendre des versions beaucoup plus réalistes. Tout commence avec le journal Le Monde qui révèle que l’État continuait de brûler ses stocks de masques à la fin du mois de mars 2020. Édouard Philippe est contraint de rendre des comptes. « un certain nombre de masques commandés, il y a fort longtemps, étaient stockés depuis très longtemps, et avaient vu leur date de péremption dépassée, parfois depuis très longtemps » s’explique-t-il.  « Quand vous les trouvez au printemps ou à l’hiver 2020 et qu’ils sont arrivés à péremption en 2019, vous pouvez vous dire qu’il est peut-être absurde de les détruire – ce qui normalement devrait être le cas – au lieu de les garder, de vérifier quand on peut les utiliser. Et si c’est le cas, de les utiliser. C’est ce que nous avons fait. Nous avons ainsi récupéré 75 millions de masques chirurgicaux utilisables », s’est-il félicité.

Face à une population de plus en plus défiante vis-à-vis de l’État, ce type de polémique renforce la défiance. Ironie du sort, le meilleur moyen pour les Français de trouver un masque, c’est de se le fabriquer.

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