Culture & Société

Iris Brey : une révolution à l’écran

Iris Brey est docteure en études cinématographiques et en littérature de l’université de New York et enseigne le cinéma sur le campus français de l’université de Californie. Spécialiste de la question du genre et de ses représentations, elle nous explique aujourd’hui les enjeux de la représentation de la femme au cinéma.

Iris, peux-tu nous expliquer en quelques mots ce qu’est, au cinéma, le female gaze et le male gaze ?

Le male gaze, c’est un terme qui est théorisé par une femme qui s’appelle Laura Mulvey (une universitaire britannique). Elle écrit un article en 1975, où elle se rend compte que quand elle regarde les films hollywoodiens des années 40/50, les femmes sont toujours filmées comme des objets quand elles sont désirables. Il y a donc toute une grammaire cinématographique qui est mise en place, par exemple, morceler le corps d’une femme par des gros plans ou faire un panoramique de haut en bas, qui signifie que cette femme-là est désirable pour le personnage principal. Il y a donc une triangulation qui s’opère entre le spectateur, la caméra et le héros. La caméra se fait toujours le relais du regard du héros qui prend du plaisir en objectifiant les femmes.

Moi ce que je théorise avec le female gaze, c’est qu’il y a tout un autre corpus de films qui existent depuis le début du cinéma, qui nous placent à l’intérieur de l’expérience de l’héroïne et qui nous font ressentir ce qu’elle traverse. Donc, c’est ne plus réfléchir en matière d’identification spectatorielle. C’est-à-dire que Laura Mulvey, elle, réfléchit beaucoup à l’identification du spectateur, avec le regard de la caméra qui serait le relais du regard du héros qui prend du plaisir en objectifiant les femmes. Le female gaze, c’est un regard qui te plonge dans l’expérience des femmes, du corps féminin.

Mettons bien en garde le/la lecteur.trice, le female gaze n’est pas une simple inversion du male gaze ?

Non, ce n’est pas du tout l’inverse du male gaze, le but n’est pas de regarder les hommes comme des objets et d’y prendre du plaisir. C’est un pas de côté. Le female gaze peut-être produit par des femmes et des hommes. C’est réfléchir à la manière dont on prend du plaisir. Ce ne serait plus un désir qui se construirait par la domination, mais à travers le partage d’expériences, l’égalité. C’est vraiment révolutionnaire, c’est sortir d’un système de domination qui se trouve dans nos images et prouver qu’il y a d’autres moyens de prendre du plaisir en regardant un écran, en valorisant l’expérience féminine.

Pourquoi as-tu choisi de théoriser ce terme de « female gaze » ?

Justement parce que ce mot était en train de devenir le synonyme de « film de femmes », alors que ce n’est pas ça, il faut sortir du côté « biologique ». Le féminin, c’est déjà un regard construit comme le genre. Or, dans notre société les expériences féminines ont toujours perdu de la valeur. Par exemple on ne va jamais voir de femmes qui ont des orgasmes à l’écran, jamais d’accouchements. On ne va jamais voir tout ce qui est réservé au corps féminin, au corps biologique et social. Je pense aussi à la discrimination, aux viols, aux violences qui sont faites aux femmes, elles sont très souvent montrées du point de vue masculin, le corps féminin est érotisé, alors que le female gaze nous fait ressentir quelque chose de très différent puisqu’on ne regarde pas simplement l’héroïne, on est avec elle.

Pourquoi l’expérience féminine a-t-elle été jugée par les cinéastes hommes et femmes, comme ayant moins de valeurs ? Comment a-t-on appris à valoriser une certaine manière de filmer et de voir des films ?

C’est ce qui s’appelle le patriarcat ! Une question de rapport de pouvoir et de placer le masculin comme étant au-dessus, comme ayant plus de valeur que le féminin. Comment est-ce que cela se passe ? La première qui produit du regard féminin, c’est Alice Guy, la première femme cinéaste au monde, et surtout la première qui va comprendre que le 7ème art peut mettre en scène de la fiction. C’est elle qui commence à raconter des histoires pendant que les frères lumières font des documentaires. Elle filme le plaisir féminin. Tout est déjà résumé dans ce début d’histoire du cinéma : au lieu que tout le monde connaisse le nom d’Alice Guy, parce que grâce à elle, on est tous à binger nos séries sur Netflix, nous on connait le nom des Frères Lumières. L’imaginaire masculin a toujours été valorisé et les hommes qui ont écrit les histoires du cinéma ont effacé les noms de ces femmes ! À Hollywood, dans les années 10 et 20, 50% des personnes réalisatrices sont des femmes. À la base, Hollywood est un système paritaire qui va basculer dans les années 30 et qui va être repris par les hommes qui vont exclure les femmes des postes qu’elles avaient avant (pour plus d’informations : le documentaire des sœurs Kuperberg, Et Hollywood créa la femme).

Alice Guy, première réalisatrice au monde

Selon vous, dans les études de cinéma ou dans les études en général, faudrait-il justement apprendre cette vision qu’est le female gaze et faudrait-il bannir les œuvres dites male gaze ?

Non, il ne faut absolument pas bannir, il ne faut pas censurer car justement et malheureusement, le regard féminin a lui-même été censuré. Il faut plutôt être dans une dynamique de revalorisation. Dès lors, c’est à la responsabilité de chacun de se demander ce qu’il voit et d’avoir conscience de la manière dont les femmes sont montrées. Pour certains, cela n’aurait peut-être pas d’impact, mais pour d’autres, cela peut être l’occasion d’une révélation. Ils auront alors peut-être envie de regarder autre chose.

Quand on sort d’une salle de cinéma dans laquelle on vient de passer 2 heures à regarder un film « male gaze », penses-tu qu’on en ressort influencé ? D’après toi, ces films ont-ils contribué à créer une génération « male gaze » où ce « male gaze » ne serait plus qu’à l’écran, mais également dans la vie quotidienne avec une objectivisation de la femme dans la publicité, dans la rue, au quotidien ?

Ce « male gaze » est omniprésent. Après, ce n’est pas la responsabilité d’une seule personne, c’est tout un système, un système d’images. Il faut alors se demander : qui sont les personnes qui créent ces images, qui sont celles qui les diffusent et qu’elles sont les images qui arrivent à nous et celles qui n’arrivent pas. Ce sont des questions de pouvoir et d’argent. Ce n’est pas forcément en sortant de la projection d’un film « male gaze » qu’un homme va commencer à se comporter comme le héros de ce film. Par contre, le fait que la majorité des images qu’un homme et qu’une femme vont voir, sont emprunts de domination masculine, cela a des répercussions sur les comportements. Donc ce n’est pas tellement un film, c’est le fait que ce regard masculin soit omniprésent et non questionné. Car quand on questionne ce que l’on regarde, on arrive à mettre des mots dessus et à s’en détacher. Mais parfois des personnes absorbées par le film ne se rendent pas compte qu’elles sont en train de regarder un viol par exemple. Il faut que le public soit conscient de ce qu’il regarde. Les films « female gaze », à l’inverse, te regardent à égalité, veulent partager quelque chose avec toi, il n’y a pas cette notion d’être sous emprise. Le regard féminin est inclusif !

Au-delà de l’approche « female gaze » et « male gaze » que l’on peut faire au cinéma, il y a aussi une non-apparition des femmes qui est flagrante au sein des films, c’est ce que montre le test de Bechdel.

Quand on découvre ton livre : Le regard féminin, une révolution à l’écran, on lit plusieurs fois le mot « matrimoine », un mot fabriqué qui restera dans les dictionnaires sous cette définition : tout ce qui dans le mariage relève normalement de la femme. Pourtant on parle dans ce même dictionnaire du patrimoine comme : l’ensemble des biens hérités des ascendants ou réunis et conservés pour être transmis aux descendants. Est-ce ce qu’il faut finalement : mettre en valeur notre héritage culturel dans sa globalité : le patrimoine et le matrimoine ?

Définition du matrimoine : le matrimoine est constitué de la mémoire des créatrices du passé et de la transmission de leurs œuvres. L’égalité entre femmes et hommes nécessite une valorisation de l’héritage des femmes. (lematrimoine.fr)

Déjà ce matrimoine, il faut le protéger, comprendre que la plupart des œuvres de femmes sont menacées de disparaître parce qu’elles ne sont pas mises en valeur. Il faut donc faire des efforts au niveau des institutions pour les mettre en lumière et les préserver. Quand on regarde la cinémathèque et les rétrospectives, c’est catastrophique, c’est comme s’il n’y avait jamais eu de femmes cinéastes ! C’est un système entier qu’il faudrait réformer. Ces différences de langage traduisent déjà beaucoup de choses. La circulation des mots leur donne un pouvoir politique ! Il faut aussi repolitiser ces mots-là, s’en emparer, il faut qu’ils circulent, il faut qu’ils apparaissent dans des articles ! C’est ce que nous pouvons faire à notre échelle : revaloriser ces mots et leur donner un sens politique.

Qui commente cette culture cinématographique ? Quel est le rôle des médias dans cette histoire ?

Il faut impérativement que le travail de critique sorte également de cette domination masculine qui est extrêmement pesante et oppressante dès qu’une femme essaye de parler ! Moi je le vis à mon échelle avec mon livre, je vois la violence et les passions que mon livre crée. Mais cela me dépasse totalement. Cela raconte un moment culturel, une crispation. Cela raconte vraiment : qu’est-ce qu’il se passe quand une femme prend la caméra ou la plume et décide de donner son point de vue sur le monde, et pourquoi est-ce que ce point de vue, quand il vient d’une femme, dérange autant.

Est-ce que notre société actuelle est prête à recevoir des films « female gaze » ? On a vu celui de Céline Sciamma, Portrait d’une jeune fille en feu, qui a fait polémique. Sommes-nous prêts ou faut-il forcer les choses et renverser cette majorité d’hommes de plus de 50 ans qui sont omniprésents ?

Déjà, cette génération va mourir. Moi j’ai vraiment confiance dans la nouvelle génération. Dans les critiques que je rencontre, qui ne font pas partie des institutions et qui sont plus indépendants, je les trouve tout simplement brillants ! Je ne suis pas profondément inquiète mais ce n’est pas encore le moment de se réjouir.

Par exemple l’industrie de la critique en France, n’est pas un endroit qui génère de l’argent aujourd’hui, car une grande majorité de personnes n’en ont rien à faire ! C’est tellement souvent la même chose, une trop grande majorité de ces personnes viennent du même endroit ! C’est triste car cela devrait être LE lieu d’idées et de débats, d’une profusion de regards. Si toutes les personnes sont des hommes, blancs, de plus de 50 ans qui ont tous à peu près fait les mêmes études, qui se connaissent tous plus ou moins, qu’est-ce que cela raconte de la diversité ? C’est la même chose au cinéma ! Si la majorité des films qui arrive jusqu’à nous sont des films d’hommes, bourgeois, blancs, ça réduit le champ des possibles ! Je ne suis pas contre le fait que ces films existent, mais il faut juste se poser la question de ceux qui n’existent pas encore.

Faut-il déconstruire l’héritage si on veut faire du révolutionnaire ?

C’est essentiel. Il faut tout réinventer. Il y a un autre héritage qui existe, il faut le diffuser. Le révolutionnaire invente. Malheureusement les films qui inventent des choses ne sont pas forcément ceux récompensés aux Césars. Qui sont ces gens qui votent aux Césars ? Pourquoi est-ce si opaque ? Que le pouvoir soit dans des mains d’hommes, cela commence à se voir. Rendre le problème visible, c’est la première étape. La deuxième étape serait de comprendre le problème, de le déconstruire et la troisième étape sera d’inventer.

Il faut continuer d’être courageuse. Ce qui est positif c’est que l’on se désolidarise de ces hommes-là. Ces hommes qui ne veulent pas travailler, qui ne veulent pas réfléchir, parce que cela demande du travail, d’être féministe. On ne naît pas féministe, cela demande de la lecture, de la réflexion, des discussions, de la recherche. Beaucoup de personnes n’ont pas envie de faire ce travail-là, parce que cela prend du temps, et il peut être douloureux, parce que cela remet en question l’intime. Mais c’est un travail nécessaire. Et le fait que ce travail féministe soit porté par quelqu’un comme Adèle Haenel (actrice principale du film Portrait d’une jeune fille en feu, 2019) donne un visage, cela permet de parler d’une histoire individuelle, mais dans un contexte global. Cela permet de dénoncer les systèmes mais aussi de dire : vous savez quoi ? On peut se barrer ! Quand ça pue la mort on peut se barrer et aller construire des nouvelles choses !

Il faut réfléchir de manière globale au patriarcat et à la manière dont cela nous impacte dans nos fictions, dans nos imaginaires et dans nos corps, que l’on soit homme ou femme, car le patriarcat est aussi destructeur pour les hommes.

C’est pour cela que j’ai donné le nom de Regard féminin à mon livre : selon moi, si on revalorise les expériences féminines, ce qu’est le féminin et sa portée, cela va faire du bien à tout le monde !

Pour prolonger la réflexion :

Une série : Fleabag, 2016

Un film : Portrait d’une jeune fille en feu, 2019

Un podcast : L’épisode des couilles sur la table « ce que le patriarcat fait à l’amour », 2019  

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