Élections Municicaqs 2020 Politique

(Municicaqs #17) – Marseille : un débat avorté dans une cité fantôme

Après un premier tour mouvementé, quatre listes restent en lice dans la course aux huit mairies marseillaises. Mais les habitants de la cité phocéenne sont loin d’être au bout de leurs surprises : débat du second tour unilatéral et alliances politiques continuent d’animer une élection qui n’a pas dit son dernier mot.

Depuis le début des municipales, les marseillais ne savent plus où donner de la tête. Après un premier tour ponctué par l’annulation du débat le jour de sa retransmission et l’ouverture d’une enquête pour fraude aux procurations, le second tour est reporté de plusieurs mois pour raisons sanitaires. Une légère avance de la liste d’Union de la gauche dans une ville gouvernée depuis 25 ans par Jean-Claude Gaudin, un maire de droite (Les Républicains), participe à faire de cette élection un moment politique crucial pour la ville , alors que les habitants se sont, paradoxalement, rarement aussi peu exprimés avec une abstention de 67,45% des votants. Un taux-record qui n’est pas sans soulever, lui aussi, de questions démocratiques.

Les résultats du premier tour ont surpris le camp de la droite : la liste de Martine Vassal (LR), successeur pourtant désignée de l’ancien maire, se retrouve au coude à coude avec la liste d’Union de la Gauche, emmenée par Michèle Rubirola, qui comptabilise 23,44% des votes (contre 22,32% pour la liste LR). Non loin derrière, la liste du Rassemblement national est érigée en ennemie municipale désignée ; en témoigne le désistement parmi d’autres de Moussa Maaskri, tête de liste LR dans le 8ème secteur, qui choisit de se retirer au profit des deux listes de gauche qui accèdent au second tour afin de « faire barrage à l’extrême droite », défavorisée au premier tour par une abstention de plus de 72% . Elle rassemble pourtant 19,45% des voix et compte remporter bien plus que la marie du secteur 7 (13ème et 14ème arrondissements), aux mains de sa tête de liste depuis 2014. Dernier du peloton, Bruno Gilles et sa liste « Ensemble pour Marseille » passent avec succès l’épreuve du premier tour dans trois secteurs de la ville (2, 3 et 6).

Pas de débat donc, pour les municipales marseillaises

Mais ce jeudi soir, coup de théâtre sur l’antenne de France 3 PACA : le débat n’aura pas lieu. Même le présentateur de la chaîne locale peine à le croire : un seul candidat, Mr Ravier, est présent sur le plateau. Les raisons de cette situation inédite ?  Une campagne plus qu’offensive menée de tous les côtés, la candidate Vassal ne souhaitant débattre qu’avec son adversaire de l’Union de la gauche (inenvisageable pour les journalistes). Cette dernière n’a pas répondu à la sollicitation. Bruno Gilles (DVD) voulait un débat avec l’ensemble des candidats, mais il n’aura finalement pas lieu. Pas plus que le débat du premier tour qui, rappelons-le, avait lui aussi été annulé, cette fois en raison d’un mouvement de grève de la part des journalistes de France 3 Provence contre la venue de Franz-Olivier Giesbert, directeur éditorial du quotidien La Provence invité à conclure le débat. L’intersyndicale estimait en effet que sa prise de position politique pro-Vassal  « porte atteinte à l’indépendance éditoriale » et « nuit gravement à la neutralité » de la station. Pas de débat donc, pour les municipales marseillaises.

Léo Purguette, rédacteur en chef de La Marseillaise, lamente à ce propos que l’absence de débat au niveau des têtes de liste engendre une absence de débat au niveau des différents secteurs de la ville. La liste du Printemps Marseillais, contactée à travers Christine Juste, tête de liste Europe Ecologie Les Verts dans le 4ème secteur et aujourd’hui soutien la liste majoritaire, évoque un « débat sans intérêt » face à des adversaires aux accusations « mensongères, grossières, caricaturales » et une impuissance face à des « techniques diffamatoires et déloyales ». Le 24 juin au matin, cinq des principales rédactions qui couvrent l’actualité politique marseillaise avaient pourtant publié une tribune, appelant de leurs vœux à un débat et fustigeant l’ensemble des camps ayant selon eux trouvés « une légitimité politique au silence ». Pour les Marseillais donc, pas de débat entre les différents candidats, malgré une véritable discorde sur les enjeux principaux de la gouvernance de la ville. S’ils sont tous bien identifiés, ils ne sont pas tous  hiérarchisés de la même manière.

Du logement en passant par l’éducation

Il n’est pas nécessaire d’être résident de la cité phocéenne pour qu’à l’évocation de l’habitat insalubre revienne en mémoire le drame de la rue d’Aubagne : l’effondrement de deux immeubles vétustes du centre-ville en novembre 2018 avait coûté la vie à 8 personnes. Si la réhabilitation est inscrite dans tous les programmes, la question du logement n’y a pas toujours la place de choix. La liste portée par Michèle Rubirola la décrète « grande cause municipale », avec notamment un plan de + 30 000 logements sur 6 ans, mais aussi une meilleure concertation entre les habitants et l’ensemble des acteurs publics et privés. En face, la liste de Martine Vassal veut elle aussi « résorber l’habitat indigne », étendre les permis de louer pour lutter contre les « marchands de sommeil », inciter à la rénovation énergétique et lutter contre la vacance de logements. Le candidat de la liste Ensemble pour Marseille, veut instaurer des « zones prioritaires de réhabilitation » et propose quant à lui de renforcer les sanctions contre les marchands de sommeil. De son côté, Stéphane Ravier propose bien de « rénover et réhabiliter le parc HLM existant » mais, ne prévoit aucun nouveau logement social dans une ville qui compte à peine 23 % de ce type de logements, qui sont concentrés dans certains quartiers, alors que trois quarts des Marseillais y sont pourtant éligibles.

Autour de la même problématique, les écoles cette fois : menus des cantines inadaptés, personnel éducatif débordé et en sous-effectif mais, surtout des locaux qui tombent en ruine, à tel point que Libération titrait en 2016 « les écoles à Marseille sont la honte de la République ». En 2020, quelle perspective pour les jeunes Marseillais ? Là-dessus, tout le monde est d’accord : il faut rénover urgemment, prioriser le bio et les circuits courts pour la nourriture, créer plus de place en crèche, faire de l’apprentissage de la natation la norme pour tous les élèves… Le « plan Charlemagne » de Mme Vassal où les « États généraux des écoles marseillaises » de Mr Gilles ont un but commun : redorer le blason de l’École. Sur le même sujet, le candidat du Rassemblement national suit difficilement (en proposant le financement de la blouse pour les écoles volontaires) un programme plus que conséquent mis en place par le Printemps Marseillais (74 engagements sur 7 thèmes « éducation»).

La sécurité, un thème phare

Mais c’est sur la sécurité que Ravier se rattrape : thème phare de son programme, il ne lésine par sur la rhétorique nationaliste pour exposer ses idées, oubliant le politiquement correct pour aller jusqu’à flirter avec des mesures liberticides et xénophobes : « interdiction des manifestations islamistes », « expulser les familles de délinquants mineurs », il veut « repenser la vidéoprotection pour traquer racaille et trafiquants » tout en augmentant le nombre de commissariats et de policiers. Dans la même veine, la tête de liste des Républicains dit vouloir tripler le nombre de policiers municipaux en six ans et doubler le nombre de caméras de vidéosurveillance. Quant à Bruno Gilles, il prévoit 1000 policiers en plus et une meilleure répartition de la police sur le territoire marseillais.

Sur ce sujet, la liste d’Union de la gauche a choisi de se placer en complète opposition avec ses concurrents de droite : pour faire face au sentiment d’insécurité de certains marseillais, elle affirme que « la sécurité ne se réduit pas au déploiement de la police et aux caméras de vidéosurveillance ». Aux yeux du Printemps Marseillais, c’est plus de prévention qui pourrait mettre fin à des problèmes dont l’origine serait sociétale (inégalités socio-économiques, violences familiales et conjugales, insuffisance de la prise en charge de la toxicomanie, etc). Ils s’engagent à redonner à la police municipale son rôle de proximité (laissant le rôle répressif à la police nationale), proposent un moratoire sur les techniques de vidéosurveillance et des formations plus adaptées aux missions des policiers.

L’ambition d’une cité verte

Dernier mais non des moindres, le thème de l’environnement et de la transition écologique fait une apparition, parfois un peu timide et forcée, dans tous les programmes : il est intrinsèque à celui de la liste majoritaire au premier tour, liste à laquelle se sont d’ailleurs ralliés les têtes de liste et l’ensemble des candidats sous la bannière Europe Ecologie Les Verts (EELV), à l’exception de Chahidati Soilihi (5,38% des voix au premier tour dans le 8ème secteur), qui annonce son ralliement à la sénatrice DVG Samia Ghali pour éviter « des divisions politiques incompréhensibles qui font le jeu du Front National ». Partout, les candidats EELV évoquent un choix de « cohérence », après avoir choisi de se présenter de leur côté dans tous les secteurs de la ville au premier tour. « Je pense que dans l’inconscient de tous les marseillais, il y avait en effet deux listes EELV. C’était presque écrit qu’au second tour on allait se retrouver, puisque notre objectif était le même, à savoir changer la ville, gagner, enlever cette équipe qui depuis 25 ans stérilise Marseille et engager la ville dans une transition écologique, plus démocratique. » déclare Christine Juste, porte-parole EELV pour la région PACA. Mais la liste adverse n’est pas en reste : l’une des ambitions majeures et affichées de Martine Vassal est de faire de Marseille la « Capitale Verte de l’Europe » à l’horizon 2026, notamment grâce à de grandes mesures phares : arrêter la bétonisation, créer des espaces publics végétalisés, prolonger le tramway, développer les pistes cyclables, … .

L’arrêt de la bétonisation est aussi un engagement de Stéphane Ravier, qui veut « préserver les poumons verts » de la ville et créer des fermes urbaines, des jardins et potagers partagés au sein de la cité. Petite dernière, l’opération « Prêt… Plantez ! » de Bruno Gilles vise à planter quelque 50 000 arbres à Marseille. Il promet également une autosuffisance énergétique sans toutefois annoncer de mesures permettant de l’atteindre.

Tout reste encore à jouer

Malgré une campagne mouvementée, les querelles intestines qui agitent têtes de liste, adhérents et sympathisants politiques sont toutefois loin de toucher la majorité des votants. La cité marseillaise fait face à une situation inédite d’unité de la Gauche rassemblée derrière la liste du Printemps Marseillais, face à une droite désunie, divisée et en désaccord souvent plus sur la forme que sur le fond. Alors qu’aucune majorité absolue ne semble vouloir se dessiner, il est toujours impossible de savoir qui du réveil démocratique ou du rejet de la classe politique l’emportera ce dimanche. Dans son dernier sondage pour La marseillaise et Maritima Medias, publié ce vendredi matin, l’institut Ifop donne une courte avance de 5 points à la liste de Michèle Rubirola (35%), talonnée de près par celle de Martine Vassal (30%), laissant 22% des votes à la liste du Rassemblement National et seulement 6% à celle de Bruno Gilles. Dans la bataille pour la mairie de Marseille, tout reste encore à jouer.

Source de l’image mise en avant : Stephane Martin

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