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Le fair-play financier : les faiblesses d’une règle stricte

L’affaire Manchester City a relancé le débat autour du fair-play financier. Une règle mise en place par l’UEFA en 2011 qui consiste à contrôler les finances des clubs européens. Les skyblues, qui s’étaient vus infliger une sanction de 30 millions d’euros et 2 ans de suspension de toute compétition européenne, ont vu leur sanction réduite seulement à 10 millions d’euros par le Tribunal Administratif du Sport. Une défaite de plus pour une règle qui a du mal à se faire respecter.

La sanction est tombée le 14 février dernier. Alors que Manchester City s’apprête à jouer son huitième de finale aller de Ligue des Champions face au Real Madrid, le club anglais apprend que ce sera peut-être son avant-dernier match dans la compétition avant trois saisons. L’équipe de Pep Guardiola est rattrapé par la patrouille du FPF qui lui reproche d’avoir gonflé des contrats de sponsoring pour rentrer dans les clous. Ce sont les football leaks qui avaient révélé ces informations en 2018. S’en est suivie une longue enquête qui a enfin abouti.

Avec cette sanction, le FPF passe réellement un cap. Non pas que l’instance européenne n’ait jamais agi, mais pour la première fois on ressent vraiment l’impact que pourrait avoir une telle décision. Les cadors européens sont prévenus, ils ne sont plus à l’abri d’une sanction similaire. En s’attaquant ainsi à un club du calibre de Man City, le FPF a prouvé qu’il avait vraiment un sens. On peut penser que 30 millions ce n’est pas grand-chose pour un club comme City, mais deux ans sans Ligue des Champions, ça signifie qu’ils ne toucheront ni les droits TV ni les dotations de l’UEFA. En faisant l’hypothèse que les skyblues auraient pu aller en quart de finale chaque année, le risque financier se serait élevé à environ 230 millions d’euros. En comptant aussi les départs des joueurs phares, pas sûr que Manchester City s’en serait relevé si aisément.

Mais quatre mois après, le TAS est revenu sur cette décision. Le club ne sera finalement sanctionné que de 10 millions d’euros et il pourra disputer la Ligue des Champions. C’est un pas en avant, deux pas en arrière pour le FPF.

Comment fonctionne vraiment le fair-play financier ?

Pour résumer, le FPF est une règle mise en place pour équilibrer les finances des clubs européens. Le concept est simple : les dépenses ne doivent pas excéder les recettes. Le but est de permettre aux clubs d’être en bonne santé financière, car à sa mise en place, plus de la moitié des 665 équipes qui relèvent de l’UEFA perdent de l’argent chaque année. L’UEFA annonce aussi un enjeu d’équité sportive, car en contrôlant les clubs les plus puissants, elle veut les empêcher de creuser un trou encore plus profond que celui qui les sépare déjà des autres clubs. Dans les faits cette idée est plutôt bonne.

C’est en réalité un peu plus complexe que cela. Ce qu’il faut savoir dans un premier lieu, c’est que cette balance financière se calcule sur une période de trois ans. Sur ces trois saisons, un club n’a le droit de dépenser que 30 millions d’euros de plus que ce qu’il gagne. L’UEFA, pour calculer les dépenses, prend en compte deux choses : les indemnités de transfert et la masse salariale du club (joueurs + staff + autres employés). Beaucoup de dépenses échappent au FPF comme celles liées à une équipe féminine, aux équipes de jeunes, aux constructions d’infrastructures comme des stades ou des centres d’entraînement… En revanche pour calculer les recettes, l’UEFA prend en compte les droits TV, les sponsors, le merchandising, la billetterie, les dotations de l’UEFA et la vente de joueurs.

C’est là que le bât blesse pour le FPF : il est censé redonner de l’équité sportive mais son système de calcul des recettes avantage largement les gros clubs, qui touchent plus de droits TV, qui gagnent plus grâce à leur merchandising et à leur sponsor, et dont les recettes de billetterie sont beaucoup plus importantes (à condition que les clubs soient propriétaires de leur stade bien sûr).

L’échange Arthur – Pjanic ou comment contourner le FPF

Avec cette règle du FPF, on devrait a priori voir plus de retenue sur le marché des transferts. Alors on se demande comment le Barça, qui a dépensé des centaines de millions d’euros sur les trois dernières saisons, peut encore dépenser 60 millions pour s’offrir Pjanic ?1 De son côté, la Juventus a dépensé 72 millions pour s’offrir Arthur. Pourquoi ne pas plutôt privilégier un échange de joueurs qui éviterait de telles dépenses ? Un mot : l’amortissement. Il est possible pour les clubs d’amortir le transfert d’un joueur sur la durée de son contrat.

Pour Pjanic par exemple, le Barça ne paie pas vraiment 60 millions, mais plutôt 15 millions par an pendant quatre ans. Jusque-là tout va bien, mais quand l’UEFA regarde les comptes du Barça, les dépenses apparaissent échelonnées (cette année le Barça n’aura dépensé que 15 millions) alors que les recettes apparaissent entièrement. C’est-à-dire que les 72 millions dus au transfert d’Arthur sont déjà pris en compte alors même que le Barça n’a pas réellement touché cette somme (pour l’instant). Aujourd’hui tous les clubs utilisent cette faille dans le système du FPF. C’est ce qui a permis au PSG par exemple de dépenser 400 millions d’euros pour Neymar et Mbappé.

Le fair-play financier a-t-il un avenir ?

Le cas Manchester City pose problème pour l’UEFA. Il y aura certainement un avant et un après pour le FPF. Dans sa version actuelle, il comporte encore trop de failles à exploiter par les grands clubs. À la question de savoir si le FPF doit disparaître, les avis divergent. Pour Vincent Chaudel, fondateur de l’observatoire du foot business, l’UEFA est « le grand perdant » de cette affaire. Pour lui la victoire de Man City, c’est la victoire « de tous les grands clubs qui peuvent revenir à la charge » sans se soucier des conséquences. Pour Philippe Doucet, journaliste sportif notamment passé par Canal +, ce n’est pas une défaite pour le FPF dans le sens où « ce n’est pas dans le fond que Manchester City a été innocenté ». Il met plutôt la faute sur l’ICFC (l’instruction à la commission de contrôle des finances de clubs) « qui n’a pas pu faute, peut-être, de moyens d’investigation, démontrer la fraude de Manchester City ». Selon lui « le FPF ne peut pas à lui seul réguler tous les problèmes des clubs ».

Il souligne également le fait que le FPF a atteint ses objectifs puisqu’au « moment où l’UEFA installe cette réforme, il y a des déficits records chaque année » (1,6 milliards de déficit). « Grâce à cette réforme, il y a eu une réduction drastique de ces déficits » (aujourd’hui le total des clubs régulés par l’UEFA serait bénéficiaire de 600 millions d’euros). Rien que pour cela, on peut se satisfaire du fair-play financier ». Au contraire, pour Vincent Chaudel, le FPF n’a pas atteint son objectif d’équité. « Il a pour conséquence de figer les positions, de permettre à ceux qui sont forts de rester forts, voire même encore plus forts parce que les grands clubs, comme le Real Madrid, bénéficient de droits télévisuels très importants, puisqu’ils sont sur des marchés très puissants ». D’un autre côté il « ferme quasiment la porte à tous les nouveaux entrants ayant une ambition ou même à des clubs ayant été distancés à un moment et ayant du mal à revenir dans la course ».

D’un point de vue financier, le FPF est une réussite puisque l’énorme déficit des clubs européens est aujourd’hui effacé, même si des clubs restent en danger. Mais son manque d’impact envers les gros clubs l’a affaibli. Nul doute que sa formule doit changer s’il veut rester crédible aux yeux des grands clubs européens.

1 : sans les bonus

crédit photo : twitter UEFA

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